Mar prit le fac-similé du contrat, salua et rentra à Bojoul. Il lut et relut le texte (il découvrit que SPA était pour "Société des Plaisirs Autorisés"). Il analysa avec un soin particulier toutes les clauses sur ses devoirs et ses droits. Il se renseigna en particulier sur la "responsabilité solidaire" sur la dotation qu'il recevrait pour usage à l'Eden SPA. L'Eclaireur des Lois lui expliqua que si, par exemple, il déchirait le matelassac dans lequel il dormait, il devrait payer sa réparation ou son remplacement par prélèvement sur ses revenus. La clause parut raisonnable à Mar.
Son revenu était fixé à douze Actions par an, payable par poste de travail, en intégrant un pourcentage variant de 1 à 10% de la somme payée par le client pour la prestation reçue, sur la base d'une notation fixée par le client lui-même (variable de 10 à 100 point pour chaque prestation). Pour des prestations dépassant les deux postes prévus, il pouvait refuser le client mais s'il acceptait il avait droit à une heure de sursalaire pour chaque heure supplémentaire.
Après avoir bien lu et complètement compris, Mar alla chez ses parents pour leur demander leur avis, bien qu'en lui même il penche plus à présent pour le oui que pour le non.
Sa mère dit qu'aucun Swooney n'avait jamais fait un tel travail et qu'ils avaient toujours vécu toute leur vie pauvres et dignes, sans se prostituer. Son père soupira et, plus réaliste, il admit qu'il ne voyait pas d'alternative et que, bien qu'à contre-cœur, il ne lui restait qu'à accepter. Sa mère se renferma alors dans un mutisme offensé. Son père soupira encore et raccompagna Mar à la porte du transmen.
Mar retourna au travail. Il relut encore le contrat plusieurs fois et, enfin, avec la plasticarte que lui avait donnée Avocat, il retourna le voir. Bien qu'avec une sensation de trépidation, il se dit prêt à signer le contrat. Ils se transférèrent ensemble aux bureaux de l'Eden SPA, enregistrèrent le contrat et passèrent à la Succémets dont Mar démissionna.
Puis Avocat l'accompagna aux bureaux de la "Cure Psycho-physique Maycox" où on lui affecta une cellule sur le "Resanatorium Infraorbital Venix", le seul à bord duquel on donnait aussi des cours de Sexualité Appliquée. Deux jours plus tard Mar rencontrait ses parents à l'astroport de Tassin. Sa mère toujours enfermée dans son mutisme n'était sans doute venue que pressée par son père mais elle lui offrit une bague antique de famille à l'intérieur de laquelle était gravé "Kem Swooney - 2871".
Son père, toujours entre des soupirs, lui souhaita : "Bon chemin, mon fils."
La mère semblait plus émue d'être pour la première fois de sa vie dans un astroport que par le départ de son fils.
Son père s'acharnait à égrener un chapelet de brefs conseils : "Attention, ne prends pas froid, envoie quelques nouvelles si tu peux, garde toujours les yeux bien ouverts, mon fils, mange et repose-toi..."
Le signal d'embarquement retentit. Mar monta ému dans l'ascenseur en serrant nerveusement son sac à moitié vide. Un membre d'équipage contrôla sa carte de voyage et l'accompagna à sa cellule. Mar s'étendit sur la couchette et s'attacha. Et pour la première fois depuis tant de mois, il se détendit en pensant qu'il avait eu plus d'expériences en moins d'un an que dans les seize précédentes années de sa vie.
L'astronef commença à ronfler et vibrer, tandis qu'une voix métallique scandait le compte à rebours. Mar sentit le ronflement pénétrer jusque dans ses os et quand, au zéro, la structure commença à trembler, un grand poids s'abattit sur lui et lui parut plus fort dans sa tête et son cœur que sur son corps, et il sentit qu'il allait perdre connaissance. Mais ce fut vite fini et dans le silence du vide spatial si se sentit presque flotter et pour la première fois il se sentit libre et léger. Il enleva son harnachement. La faible gravité due à la rotation lui permettait de se mouvoir avec agilité et même son cerveau lui parut plus agile.
Il y avait à bord des gens de tous les âges, tous clairement bien-portants, qui venaient en cure au resanatorium pour les raisons les plus variées. Au cours, il y avait neufs autres jeunes de son âge, quatre garçons et cinq filles, tous sous contrat de l'Eden SPA ou d'une autre SPA. Mar chercha à se lier avec ses compagnons de cours mais ça semblait difficile : ils étaient tous assez fermés et à l'évidence ils n'aimaient pas parler de leurs expériences passées.
Le service à bord était parfait mais Mar s'aperçut vite que les autres voyageurs et l'équipage le traitaient avec une discrète distance, une courtoisie formelle. Le cours commença au deuxième jour du voyage. Il y avait tous les jours trois cours théoriques et trois en laboratoire. Le laboratoire fut, au début, une expérience embarrassante mais peu à peu Mar et les autres élèves s'habituèrent, comme on s'habitue à toutes les réalités qui apparaissent dans notre vie, qu'elles soient bonnes ou non.
Parmi les matières théoriques il y avait "Anatomie Sexuelle", "Histoire et Evolution de la Sexualité", "Théorie du Plaisir" et d'autres sujets d'art et de culture générale. En laboratoire : "Modulation Comportementale", "Expression Psycho-physique", "Localisation des Centres de Plaisir", "Contrôle de l'Orgasme" et "Sexualité Pratique." Pendant les travaux pratiques Mar découvrit, non sans un vague malaise, l'amplitude et la variété des prestations sexuelles qui lui seraient demandées. Il apprit comment donner du plaisir, comment retenir le sien et comment le simuler.
Mais surtout, il se remit en grande forme : en quelques semaines il avait retrouvé son poids de forme, sa peau avait de nouveau une belle couleur saine et uniforme et ses muscles étaient redevenus élastiques et nerveux, que ce soit à cause d'une alimentation soignée, des médicaments qu'on lui faisait prendre ou de l'entraînement au gymnase. Il avait aussi retrouvé le sourire et l'air un peu désinvolte de quand il était étudiant.
A la fin de la croisière son débit atteignait douze Actions et demi. A l'astroport de Tassin un employé d'Eden l'attendait avec un module de destination. Il avait cinq jours libres puis il devrait se présenter à l'astroport de Pedra Lussu et embarquer sur l'astronef Bambyrg II pour la planète Merryval, pendant les cinq mois standards du voyage, il serait de service à bord comme entreteneur de plaisir. Ses revenus seraient enregistrés le jour de son arrivée.
Mar en fut un peu désagréablement surpris : il avait cru qu'il resterait travailler sur Terre, mais il se consola en pensant qu'après tout c'était l'occasion de visiter des endroits et des pays différents. Il passa les cinq jours à la maison, chez ses parents, dans une étrange ambiance : il commençait à se sentir un étranger dans sa famille.
Le jour du départ arriva enfin. Cette fois Mar préféra se rendre seul à l'astroport. A l'embarquement il se présenta à la chef de cabine de l'astronef. C'était une Citoyenne raffinée, dans les cinquante ans-standards, portant une veste lilas à broderies blanches. Elle portait au doigt un coûteux brûle-parfum de Wengel, le casque de ses cheveux était teint de nélium changeant. Elle déplut tout de suite à Mar, mais il se dit qu'il devait se mettre bien avec elle, parce qu'elle serait sa chef pendant toute la durée du voyage.
La chef de cabine, qui s'appelait Otoh, lui montra sa cellule et lui remit l'uniforme de service : un kilt léger avec une cape de fausse-soie rouge carmin, des sandales rouges et un ruban argenté sur les tempes, symbole de son genre de services. Il y avait à bord quatre entreteneurs, lui compris, à disposition des clients.
Au début du voyage son débit commença enfin à descendre. Quand un client demandait les services de Mar, il n'avait qu'à composer le numéro de sa cellule et à enregistrer l'appel. Dès qu'il était libre des ses engagements précédents, Mar passait à sa cellule prendre note des demandes et s'entendre avec les clients sur les rendez-vous.
Pour Mar c'était la première expérience "en vrai" et ce qui le frappa le plus fut la sensation d'être un objet, ni plus ni moins. Il était appelé, utilisé pour le plaisir, payé et oublié. Au mieux on lui demandait comment il s'appelait, sauf qu'après on lui murmurait "mon amour" pendant ses prestations. Mais le plus souvent c'était des mots vulgaires qu'en d'autres circonstances Mar n'aurait jamais tolérés. Quand on le croisait à bord on l'ignorait, comme s'il n'existait pas, comme si on ne le voyait pas, mais si on le croisait dans un couloir désert, alors ce n'était que palpations, clins d'œil, mains baladeuses et petits baisers. Parfois même il devait se soumettre à des prestations gratuites décidées par Otoh en faveur de membres importants de l'équipage.
Enfin, les cinq mois passèrent et quand il débarqua à Merryval sa caisse indiquait un débit encore moindre. Un employé de l'Eden SPA s'occupa de lui et de ses collègues qu'il transféra à différentes Maisons de l'Eden par transmen. Mar atterrit à la "Maison des Rêves" de la capitale, à quelques kilomètres de l'astroport.
Mar n'avait jamais mis le pied, avant, dans une Maison des Plaisirs et jamais il n'aurait imaginé, dans ses plus torrides rêves érotiques, y entrer un jour comme employé. La Maison était grand complexe plein d'ambiances fantastiques et luxueuses. Des services en tous genres : bains, sauna, piscine, terrains de jeux, gymnase, jardins, salle de jeux, théâtres, le tout truffé d'alcôves séparées. Et puis il y avait une zone de chambres suréquipées, conçues dans le but d'abriter tous les genres de débauche imaginés et connues de la Galaxie. Et puis il y avait quelques restaurants typiques, bars, pubs, salles de bal, une vraie ville dédiée au plaisir.
Le garçon regarda d'abord partout, les yeux écarquillés. Mais peu à peu il se rendit compte que lui aussi au fond il faisait partie intégrante de toutes ces attractions et services et tout doucement un sentiment de malaise pénétra Mar. Enfin, on lui assigna son cubicule personnel dans une aile éloignée du complexe. C'était une petite chambre décorée d'un lit régénérant commode, d'une grande garde-robe; d'un siège avec un petit bureau, d'une grande fenêtre polarisée. Elle partageait avec d'autres cubicules de l'étage les toilettes, le pèle-molécule et une douche avec de la vraie eau courante.
Il trouva dans sa garde-robe une incroyable collection de costumes luxueux ou fantaisie, de faux bijoux, de cosmétiques et de parfums rares. Il y avait même une chausse-maille en toile d'araignée de Welmees, translucide et souple, une lumicape arc-en-ciel avec programmateur et plusieurs Spray-tenues en bombe.
Mar vérifia avec le chef de couloir toute sa dotation et enregistra la liste en consigne. Et on l'accompagna au studio holographique où on le fit se mettre complètement nu et on prit les clichés 3D pour le catalogue client. Cela le gêna un peu, d'autant qu'il dut aussi poser en érection, pour que les clients aient une image précise de ses "dons naturels". Et enfin il rentra dans son cubicule, attendre le premier appel.
Ainsi commença-t-il à travailler. Il fut vite maître de tous les aspects de sa nouvelle profession et il vit combien, en fait, il était difficile de faire vraiment baisser sa dette. Les clients lui donnaient de mauvaises notes. Pourtant Mar se donnait à fond, mais il était encore trop impliqué et parfois il n'arrivait pas à dissimuler sa répulsion. Le travail était fatigant et débilitant et Mar passait presque tout son temps libre dans le lit régénérateur de son cubicule.
S'il voulait être prêt pour les appels et gagner quelques extras, il devait manger et dormir aux heures les plus impensables, jamais deux jours de suite à la même heure. Il devait apprendre à faire bonne figure à un sort ingrat et à ne pas fuir ces corps parfois flasques et en sueur, ces haleines parfois fétides, ces prétentions parfois insupportables, douloureuses, comme avec ces clients sadiques, quand elles n'étaient pas répugnantes, comme ceux qui urinaient et déféquaient sur son corps.
Il n'aurait jamais imaginé perdre sa virginité de façon si sordide.... Tout, en lui, lui criait de se révolter, mais petit à petit il apprit à simuler le plaisir et l'attention, même en lui-même, couché sur son lit et enfin seul, parfois, saisi d'un profond dégoût, il avait envie de pleurer. Mais même si personne ne le voyait : "Un vrai homme ne pleure jamais !"
Sa notation passa du minimum à trente, puis quarante cinq points en moyenne, ses extra augmentaient et sa dette recommença à baisser sensiblement. Mais, comme un fait du destin, les dépenses se mirent à augmenter. Sa lumicape arc-en-ciel cessa de fonctionner et Mar dut payer la réparation. La tunique de palpivel se déchira et il dut en payer une neuve, et son débit recommença à augmenter. Mar traversa une longue période de dépression et sa notation retomba à seize ou dix-huit points. Il pensa à fuir. Il essaya même, mais il fut arrêté avant même de mettre le pied dehors et fut mis à l'amende.
A ce stade, Mar, sans pour autant renoncer à l'idée de la fuite, comprit qu'il lui fallait essayer de s'adapter et se créer son propre espace dans la Maison. Les clients succédaient aux clients et leurs demandes, plus ou moins bizarres, étaient finalement toujours la même. Il se mit aussi à surveiller les autres entreteneurs de la Maison. Il vit qu'ils ne valaient guère plus que lui, et d'ailleurs il découvrit qu'ils étaient souvent pires.
Il découvrit même que certains de ses collègues le regardaient avec envie. Il se rendit compte que parmi eux il y avait de véritables esclaves; jeunes ou moins jeunes, privés même de 4C : c'était des enfants illégitimes, nés après le nombre maximum autorisé par couple. Mar avait toujours cru qu'une grossesse illégale serait interrompue légalement, du moins c'est ce qu'on lui avait appris à l'école et à la maison.
Il apprit que souvent le bébé naissait clandestinement et était vendu aux SPA. Mais les enfants illégitimes n'étaient pas assez nombreux pour faire face à la demande alors d'autres, comme Mar, étaient embauchés en créant des situations semblables à celle où il s'était trouvé lui. Il se rendit compte qu'Avocat et des individus de sa trempe, de vrais maîtres de l'hypocrisie et de la manipulation, formaient des organisations spécialisées pour piéger de jeunes gens ingénus et manquant d'expérience comme lui, mais présentant bien, pour approvisionner les Maisons.
Il comprit aussi qu'une fois "embauché" par une SPA, on y était en pratique lié à vie : il semblait que personne ne soit jamais arrivé à éteindre la dette initiale du contrat. Ne restaient que deux voies de sortie : s'adapter ou se suicider.
Mais à la Maison, on se murmurait encore l'histoire de Neldje, un entreteneur qui avait retrouvé la liberté parce qu'un membre de la grande famille Wengel avait payé toutes ses dettes pour pouvoir l'épouser. C'était le seul cas à sa connaissance, presque une légende, et bien que ce soit arrivé des lustres avant, pour beaucoup c'était la seule lueur d'espoir.
Mar commença à s'intéresser aux entreteneurs qui avaient le plus de succès à la maison : il vit qu'ils avaient surtout des clients réguliers, et il comprit que le client idéal n'était pas celui qui lui plaisait le plus, mais plutôt le moins plaisant, celui que la plupart de ses collègues essayaient d'éviter et de se refiler.
Mar apprit à mieux faire croire, il apprit à entretenir des hommes et des femmes de tout âge et de toute tendance. Son compte, dont l'état continuait depuis longtemps à empirer lentement, commença alors à s'améliorer. Graduellement, les clients les plus difficiles de la maison, mais aussi les plus généreux, devenaient ses habitués.
Parmi eux il n'y en avait qu'un seul qu'il ne lui pesait pas vraiment d'entretenir. C'était le capitaine de trajet Felwoz, un bel homme de quarante-quatre années standards qui, une fois par mois, pendant ses escales à Merryval, passait ses jours de vacances à la Maison. Il n'était pas parmi les clients les plus riches, mais au moins il était parmi les plus normaux et humains et pour Mar, le retrouver constituait une parenthèse de détente. L'homme aimait se faire pénétrer par Mar et voulait que ça arrive après de longs préliminaires. Après, Felwoz aimait jouir dans la bouche du garçon. A la fin, il aimait échanger encore de longs baisers et de longues caresses et parler avec Mar.
L'assiduité de Felwoz permit à Mar de mieux le connaître. Au début, Mar l'avait pris pour un client différent, plus agréable que les autres, mais petit à petit il s'aperçut que le capitaine avait pour lui un intérêt particulier. Quand il arrivait à la Maison, à pésent, il demandait toujours Mar et seulement lui, et il le traitait avec une attention et une tendresse croissante : et s'il en était... amoureux ?
Alors Mar se mit à rêver et tout doucement une idée faisait son chemin en lui : si tout se passait bien le beau capitaine Felwoz pourrait peut-être refaire le coup de Neldje ... Peut-être la liberté n'était-elle pas si inaccessible, après tout.
Il fit son premier mouvement à l'approche de son dix-neuvième anniversaire en temps Terre. Alors qu'ils étaient couchés, au lit, les membres tendrement enlacés, il le fit savoir, l'air de rien, au capitaine. Comme il s'y attendait, ce dernier lui demanda tout de suite ce qu'il voulait comme cadeau. Mar esquiva d'abord. Mais Felwoz insista pour lui faire un cadeau, en signe de sa profonde amitié et de sa gratitude pour les splendides heures de sexe tendre qu'il lui donnait. Mar devint alors évasif, puis se mit à soupirer, et enfin il lui dit, un peu avec l'air de plaisanter, que le seul vrai cadeau aurait été la liberté. Felwoz s'assombrit et changea de sujet.
Le lendemain Mar changea de tactique. Il se montra terriblement triste et avoua au capitaine combien il se sentait seul. L'homme se mit en quatre pour le consoler, le prit dans ses bras et le serra contre lui et lui rappela son amitié. Mar sentit que ce n'était pas encore le moment de son grand coup. Il pensa qu'il devait manœuvrer de façon à ce que ce soit le capitaine qui suggère en premier le "grand pas".
Mar entama alors une comédie complexe. Il personnifia magistralement (il était passé maître en simulation) le type "heureux pour cacher (à grand peine) sa douleur intime". Le capitaine était presque à point. Mar niait avoir quelque problème que ce soit et continuait dans son rôle. Ils firent l'amour comme d'habitude, avec une grande tendresse et une passion croissante de la part de Felwoz. Puis le capitaine dut repartir travailler.
Mar, pendant ce mois, commença à faire en sorte de mécontenter les autres clients (c'était un jeu dangereux et surtout coûteux, mais il faut bien prendre des risques si on veut quelque chose !). Il se montra de plus en plus froid avec les clients et laissa échapper avec ses collègues le "nom secret". Il en arriva à faire une petite scène à deux collègues en se montrant jaloux du capitaine. Bref, Mar devint le centre des discutions de la Maison. Les bruits couraient vite et, à son retour, le capitaine en eut vent.
Le capitaine demanda des explications et Mar nia tout. Felwoz paraissait se rendre compte graduellement que Mar "n'était pas comme d'habitude". Alors il commença à lui poser des questions, lui donner des conseils et Mar, tout doucement, commença à lui avouer "la vérité" à mots couverts. Felwoz avait l'air de plus en plus attiré par Mar et ses passages à la maison se prolongeaient de plus en plus. Mar, en le voyant arriver, s'illuminait complètement en prenant bien garde que le capitaine s'en aperçoive. Et à l'approche de son départ, il se refermait peu à peu dans son mutisme.
Le capitaine dut partir de nouveau mais cette fois, au lieu de l'habituel "à dans un mois", il le serra longuement contre lui, l'embrassa avec une vraie passion et lui murmura des mots doux qu'il termina par un inattendu mais bienvenu "à bientôt, mon si doux garçon." Mar répondit dans un soupir : "Ce ne sera pas assez vite, Fel !"
Mar comprit qu'il pouvait passer à l'étape suivante de son plan. Ce mois-là il fit en sorte que ses collègues trouvent un poème d'amour, anonyme, mais où avec un peu de bonne volonté... on pouvait lire entre les lignes. Mar fut appelé par le chef de service et admonesté : dans son nouveau travail ne devait pas laisser place aux sentiments personnels.
Au retour du capitaine, Mar se montra froid, "pas content", mais fit en sorte que Felwoz en vienne à entendre parler de l'admonestation reçue. L'homme, quand il fut sûr que personne ne pourrait les entendre, lui dit qu'il savait tout et que lui aussi était amoureux de Mar. Le garçon dit qu'il ne le croyait pas. Le capitaine insista et lui demanda comment il pouvait le lui prouver. Mar lui dit que s'il éprouvait vraiment de l'amour et pas juste du désir, il pouvait le lui prouver en s'abstenant d'avoir des rapports avec lui. Felwozs objecta que les deux choses étaient liées, mais que si telle était la preuve qu'il voulait, il acceptait. Ainsi passèrent-ils de longues heures ensemble, sans faire l'amour.
Quand Felwoz fut sur le point de repartir, Mar décida qu'il était temps de faire un pas de plus. Il songea longtemps à se mettre à pleurer, mais il finit par se convaincre qu'un vrai homme ne pleure pas, même pour jouer un rôle. Il se fit donc voir aux prise avec une tristesse grandissante et après beaucoup d'insistance, il s'arrangea pour que Felwoz puisse se douter qu'il pensait sérieusement au suicide.
Le Capitaine s'inquiéta et, enfin, il déclara qu'il était à présent tellement amoureux de Mar qu'il ne pourrait plus se passer de lui. Mar lui fit part, avec une extrême lucidité, de sa situation actuelle : il devait servir des dizaines de clients, contre son gré, et il n'arrivait plus à supporter cela, justement parce que lui aussi, maintenant, était éperdument amoureux du capitaine. Il demanda alors à Felwoz de l'oublier et de ne plus demander à le revoir... et il eut peur que sa requête soit acceptée. Felwoz refusa violemment et lui dit qu'il était si amoureux de lui qu'il aurait fait n'importe quoi pour l'avoir avec lui. Et d'ailleurs, déclara-t-il, il voulait l'emmener loin de là et l'épouser.
Mar crut défaillir : il ne pensait pas être si prêt du but. Mais il se dit qu'il valait mieux renforcer encore sa position avant de chanter victoire. Alors il répondit à Felwoz, l'air amer, de ne pas se moquer de lui : qui pourrait croire que quelqu'un voudrait de lui comme époux ? Lui qui était allé avec n'importe qui, lui qui avait fait les choses les plus abjectes, lui qui était prostitué, un être vulgaire, méprisable...
Felwoz le coupa net, lui disant de se taire, il lui dit que s'il était dans cette situation maintenant, ce n'était certes pas de son propre choix, il lui dit qu'il le connaissait assez bien maintenant pour savoir qu'il y avait une belle personne en lui et il insista sur son intention de l'emmener loin d'ici, quel qu'en soit le prix, et de l'épouser...
Mar fit non de la tête et insista : "Non, Felwoz, c'est de la folie. Et pourquoi donc devrais-tu faire ça ? Que pourrais-je te donner en échange, à part mon affection et mon corps ? Et ça, tu l'as déjà sans avoir à t'engager dans une telle folie..."
"Mais ce n'est pas pareil, Mar. Je te veux pour moi, rien que pour moi... Je ne peux plus supporter l'idée que, en mon absence, tu sois contraint... oui, contraint malgré toi, à coucher avec d'autres."
Mar alors chargea un peu la mule : "Mais qui te dit que, une fois loin d'ici, je te serais vraiment fidèle ? Qui te dit que je serais le bon conjoint pour toi ?"
"Je ne sais pas, Mar, mais crois-moi, je sais qu'il en sera ainsi."
Mar insista. Il lui fallait maintenant aller au bout de son jeu : "Et tu crois que cette conviction infondée vaut la peine de verser à l'Eden SPA près d'une Obligation ?"
Felwoz parut se figer un instant, il eut l'air de réfléchir puis il dit : "Pour l'instant je n'ai pas une telle somme, Mar, parce que j'ai dépensé presque toutes mes économies pour pouvoir partager tout mon temps libre avec toi. Mais fais-moi confiance, vite, plus vite que tu ne le crois, je viendrai te chercher et t'emmener loin d'ici."
Mar arriva à peine à retenir un cri de joie : c'était fait, maintenant ! "Neldje," pensa-t-il, "tu ne seras plus le seul à hanter les contes de la Maison !" A grand-peine il conserva le cap nécessaire : "Non, Fel, oublie tous ces beaux rêves... Sois adulte. Si c'est juste par peur que je me tue... oui, j'avoue, il m'arrive d'y penser, et de plus en plus souvent... mais n'aie pas peur. Tout continuera comme avant, je suis rassuré maintenant. Et... merci, merci Fel : tu ne sais pas le bien que tu m'as fait avec ta proposition."
Le capitaine enleva un bracelet : "Prends ceci, Mar. Je n'ai rien d'autre sur moi, pour l'instant. Ceci est le symbole de mon engagement solennel. Avant que tu ne t'imagines, mon amour, tout cela prendra fin et une nouvelle vie commencera."
Le Capitaine partit. Les jours passaient et Mar trépignait. Parfois, de vagues remords le rongeaient d'avoir manipulé le pauvre Capitaine amoureux, mais il les calmait en se disant que sa liberté valait plus que l'argent d'un pauvre amoureux trompé. Parfois il craignait que ce soit lui qui se berce d'illusions...
Un jour, avant la fin du mois habituel, Mar fut convoqué par le chef de service.
"Citoyen Mar Swooney, je dois t'informer officiellement que le Citoyen Capitaine Felwoz Krugei a déposé sur ton compte deux Obligations, annulant ainsi toutes tes dettes et ta caisse, insère ton 4C si tu veux vérifier, ta caisse est maintenant en crédit. Le Capitaine dit que ton intention est de démissionner de l'Eden SPA et de quitter la Maison. Je dois te demander si c'est bien ta volonté et, le cas échéant, m'occuper des formalités de clôture du contrat."
Mar trouva difficile de répondre sur le champ. Non qu'il ait des doutes, ou que la demande soit une surprise, mais il était très ému. Il confirma dans un filet de voix. Le chef de service enregistra alors l'annulation du contrat, puis il accompagna Mar vérifier la dotation et il en enregistra la restitution. Enfin, Mar fut emmené dans une petite pièce où Felwoz l'attendait.
Ils se serrèrent et s'embrassèrent. Mar était impatient de sortir de la Maison... Puis ils se rendirent au bureau d'enregistrement du Registre où ils enregistrèrent un contrat de mariage monogame, fermé, pour quatre ans. Ils en sortirent heureux, ivres, pour diverses raisons. Ils se transférèrent en transmen à l'astroport et ils allèrent vers le Trajet de Felwoz.
"Mon amour, dès que nous serons à bord, nous ferons enfin l'amour, hein ? Maintenant nous sommes mariés, maintenant rien ne peut plus nous séparer !" dit Felwoz heureux.
"Bien sûr, Fel, moi aussi j'en ai hâte. Ces derniers temps ont été si difficiles pour moi..."
"Enfin, tu me prendras de nouveau, n'est-ce pas mon amour ?"
"Je ferai tout ce que tu voudras, tu le sais. Tu m'as vraiment rendu heureux, et moi aussi je veux te rendre heureux !" dit Mar avec la plus grande sincérité.
De fait, même s'il avait manipulé les sentiments du capitaine pour fuir la Maison, Mar lui était vraiment affectionné et, s'il n'avait pas d'amour pour lui, il nourrissait à son égard le plus sincère respect. Il avait donc l'intention d'honorer leur contrat de mariage. Et qui sait, se disait-il, si en vivant avec lui je ne tomberai pas, moi aussi amoureux de lui !
Ils allaient décoller quand ils entendirent retentir la sirène d'alarme. Une nuée de vigiles sembla surgir de nulle part et entoura le Trajet en s'interposant entre eu et le vaisseau spatial.
Une voix amplifiée par mille haut-parleurs résonna à leurs oreilles.
"Citoyen Krugei, tu es accusé d'homicide volontaire et de vol sur la personne du trésorier Krex de la Famille Chavez. Tu es en état d'arrestation. Rends-toi !"
Mar se figea, livide. Felwoz, après une courte hésitation, sortit de son sac un petit cylindre noir, comme un laser portable, et en se mettant à courir, il le leva au-dessus de sa tête. Des vigiles firent feu de plusieurs points avec leur laser, tirant rapidement derrière eux. Felwoz lança vers Mar le petit cylindre noir et tomba à terre, sans un cri. Les vigiles furent sur lui en un instant et ils semblèrent oublier Mar.
Le garçon sortit de sa transe, attrapa le petit cylindre qui s'était ouvert en tombant devant lui : c'était un étui de plastométal qui contenait un collier de vrai bois de la Terre, avec des graines historiés. Sur chaque graine était gravé le locogramme "Mar" et rien d'autre..
Mar s'éloigna en courant, à l'aveuglette, en serrant le collier dans ses doigts comme si c'était un chapelet, alors que tout lui semblait voilé et flou, à cause des larmes qui envahissaient ses yeux. Il ne savait pas pourquoi, mais il pleura, pleura et pleura tout en continuant à l'aveuglette, dans l'attente d'être touché, à tout instant, par les lasers des vigiles, et il sentit que maintenant qu'il donnait enfin libre cours à ses larmes, seulement maintenant il était en train de devenir un vrai homme.