A cette époque ils se voyaient tous les jours. Il apprit que Silvia avait refait signe, par téléphone, et que Gilberto lui avait demandé d'arrêter de lui téléphoner.
Un soir, ils décidèrent d'aller ensemble au théâtre. Ils jouaient "Henri IV" de Pirandello. Pendant l'entracte, au bar du théâtre, un homme s'approcha d'eux.
"Ferri ! Gilberto Ferri ! Comment vas-tu, mon vieux ?"
"Excusez-moi... mais je ne me souviens pas de qui vous êtes..."
"Oh, oui, excuse-moi... j'ai su. Alors, tu n'es pas encore guéri ? Bien sûr que non... Je suis Carlo, le mari de Marilena, la sœur de Silvia. Tu te souviens de Silvia, au moins ?"
"Non, mais je sais qui c'est. Elle est venue me voir..."
"Vous vous êtes remis ensemble ? J'en suis content. Je disais bien, moi, qu'il n'était pas possible que vous ayez vraiment rompu, vous deux."
"Soit, mais... pourriez-vous me dire ce qu'il s'est passé exactement entre Silvia et moi ? Silvia est toujours si vague et je n'arrive pas à me souvenir..."
"Ah... je crois qu'il serait plus normal qu'elle t'en parle elle... d'ailleurs nous ne savons pas vraiment grand-chose, elle ne s'est jamais complètement confiée, même avec sa sœur, mon épouse. A propos, Marilena est là aussi, attends, je la cherche, elle sera contente de te revoir."
"Non, je t'en prie, je ne me sens pas prêt, là. Je suis avec des amis et... Mais au moins dans les grandes lignes, tu ne peux pas me dire quel était le problème entre nous ? Il pourrait m'être utile d'en savoir un peu plus."
"Précisément, je ne sais pas. Je sais juste que vous vous êtes disputés, qu'elle ne voulait plus entendre parler de toi, mais tu dis qu'elle t'a cherché, et... Parfois dans la colère ont dit pire qu'on ne pense. Je sais aussi que ça a quelque chose à voir avec Angelo."
"Angelo ?"
"Oui, mon beau-frère, le petit frère de Marilena et Silvia. Maintenant il est à l'étranger, il a trouvé du travail en Belgique."
"Ah oui ? Et depuis quand ?"
"Dans les deux mois."
"C'est à dire quand j'ai eu mon accident."
"Oui, c'est une coïncidence."
Gilberto posa quelques questions puis les deux hommes se dirent au revoir. Nicolas vit que Gilberto était songeur. Puis il eut l'air de se secouer et il se retourna vers lui avec son sourire habituel.
"Qui sait ce qu'il s'est passé ? Tu sais, elle commence à m'intriguer un peu, cette affaire."
"Si tu n'avais pas dit à Silvia de te laisser en paix, elle t'aurait peut-être tout expliqué."
"Non. Que je sache, elle ne m'aurait dit que ce qui l'arrangeait."
"Tu ne peux pas en être aussi sûr."
"Non ? Et pourtant je sens que c'est le cas. Je te l'ai dit, j'ai perdu la mémoire mais j'ai l'impression de pouvoir lire dans les gens, leurs intensions, leurs pensées presque. Tu trouves ça impossible ?
"Et bien... je ne sais pas... c'est peut-être une espèce de loi de compensation... peut-être as-tu raison."
"Ces jours-ci j'ai beaucoup pensé à ce que je suis, à qui je suis. Oui, on m'a dit que je m'appelle Gilberto Ferri, c'est d'accord. Mais tant que je ne découvre pas qui était vraiment ce Gilberto Ferri, ce nom n'est qu'une étiquette mise sur un récipient vide en forme d'homme. Parfois je me regarde dans le miroir : je ne me suis pas encore tout à fait habitué à ce corps, à mon aspect. Je me regarde dans la glace et je me fais des grimaces, j'observe mon physique avec un soin méticuleux, je l'explore, je l'étudie..."
"Et que vois-tu ?"
"Un bel homme, en fait."
"Oui, bien sûr, un bel homme, et puis ?"
"Je ne sais pas encore. Un homme n'est pas qu'un corps et une intelligence. Il doit y avoir plus. Et ce plus ne peut non plus n'être que de la mémoire, sinon je ne serais plus ce que j'étais, du moins pour l'instant. Donc il y a peut-être bien aussi une âme, celle qui constitue, avec mon corps et mon esprit, la continuité entre ce que j'étais et ce que je suis."
"Même si tu as perdu la mémoire, tu es quand même ce que tu es grâce à ta vie passée, tu ne crois pas ?"
"Probablement. Et pourtant le passé n'existe plus, sauf par ses conséquences qui se manifestent encore dans le présent."
"Même si ce n'est que sur quelques semaines, tu recommences à avoir un passé, de nouvelles données à mémoriser, digérer et utiliser."
"Oui, je suis en train de me former un nouveau passé en quelque sorte, c'est vrai. Et dans ce nouveau passé tu es la personne la plus réelle, la plus importante. Penses-y, je t'ai vu toi avant même de voir mon propre corps ! Tu as une place très importante pour moi, en moi, Nicolas, t'en rends-tu compte ?"
"Je crois comprendre... je crois que oui."
"Et les médecins m'ont dit que si tu n'avais pas été là pour appeler vite l'ambulance, il n'auraient peut-être bien pas pu me sauver. Alors je te dois la vie."
"C'est idiot. C'était juste un hasard si j'étais là. Une heureuse coïncidence."
"Oui, c'est vrai. Néanmoins je me suis demandé ce que j'éprouve pour toi. J'espère ne pas t'offenser, Nicolas, mais je ne ressens ni reconnaissance ni gratitude. Parfois je pense que je devrais, mais je ne ressens vraiment rien de tel. Mais j'ai pour toi une très grande affection. Je te l'ai dit, tu es la personne la plus importante de ma vie actuelle. Si je retrouve la mémoire, alors j'éprouverai peut-être aussi de la gratitude... ou peut-être au contraire serai-je furieux contre toi, je ne sais pas. mais au moins pour l'instant, j'ai une très grande affection pour toi."
"Peut-être l'affection vaut-elle plus que la gratitude, tu ne crois pas ?"
"Si, je suis d'accord. La gratitude est un devoir, l'affection un cadeau."
Nicolas acquiesça et ils se sourirent, les yeux dans les yeux pour un court et doux instant.
Après la pièce ils rentrèrent chez Gilberto.
"Il se fait tard, il faut que je rentre."
"Dommage, Nicolas. Quand tu t'en vas je me sens un peu seul. Si on était frères on pourrait ne pas se séparer si souvent, on pourrait vivre dans la même maison."
"Oui. Mais il faut que j'y aille. Bonne nuit, Gil."
"Bonne nuit. A demain ?"
"Demain il faut vraiment que j'aille à la fac. Je tâcherai de passer dans l'après-midi."
"D'accord. Je t'attendrai."
Ils se voyaient pratiquement tous les jours. Ils étaient toujours très bien ensemble. Nicolas devait exercer un contrôle permanent sur ses émotions et ses sentiments pour ne pas les laisser transparaître. Son attirance pour Gilberto semblait s'affirmer de jour en jour. Ce dernier lui avait donné les clés de chez lui, aussi Nicolas pouvait-il aller le voir à tout moment et entrer sans sonner.
Pâques arriva. La famille de Nicolas invita Gilberto à déjeuner pour qu'il ne passe pas seul le jour de Pâques. Puis vint le 23 avril, le vingt-deuxième anniversaire de Nicolas. Gilberto lui offrit un ordinateur.
"Mais tu as dépensé plein de fric ! Il ne fallait pas..."
"Je sais que tu en avais envie et j'ai découvert que j'en avais plein, du fric. A la banque j'ai un compte avec plein de millions, en plus de bons investissements pour encore des millions. Et j'ai aussi découvert que j'avais un coffre à la banque. Je ne sais pas encore ce qu'il contient. Je voudrais aller l'ouvrir avec toi."
"Avec moi ?"
"Oui, si ça ne t'ennuie pas."
"Tu as peur d'y trouver quelque chose d'étrange ?"
"Peut-être. Tu viendrais demain ?"
"Si tu veux."
"Tu peux ne pas aller à la fac ?"
"Bien sûr, je peux."
Ainsi y allèrent-ils le lendemain matin. Ils descendirent dans la salle des coffres et le commis ouvrit avec sa clé, Gilberto avec la sienne. Ils prirent la grande boîte, Gilberto et Nicolas s'isolèrent dans un box. Dans la boîte il y avait un coffret contenant quelques bijoux et des objets en or, sans doute des souvenirs de famille, il y avait l'acte de propriété d'une villa sur le lac de Garde et une enveloppe. Gilberto l'ouvrit : elle contenait quelques pages. Il les parcourut et les tendit à Nicolas. Lequel regarda : c'était le testament de Gilberto. Etant sans famille, il léguait tout à une certaine Céline Dubois, de Lyon. Il y avait aussi l'adresse de cette femme.
"Céline... n'est-ce pas celle de la dédicace sur ton livre ?"
"Oui, Nicolas, je crois bien que c'est elle."
"Ce devait être quelqu'un d'important pour toi, si tu as décidé d'en faire ton héritière universelle."
"On dirait bien."
"Peut-être que ça vaudrait la peine qu'on aille à Lyon, la rencontrer, tu ne crois pas ?"
Gilberto sourit : "Tu viendrais avec moi ?"
"Oh, pardon... j'ai parlé sans réfléchir. Je voulais dire que tu devrais peut-être y aller, toi."
"Non non, je n'irais pas tout seul. Mais avec toi, si. Quand y allons-nous ?"
"Tu veux vraiment que je vienne ?""
"Absolument. Quand ?"
"Tu devrais peut-être d'abord lui écrire."
"Oui, je vais lui écrire et lui demander si on peut passer la voir. Je lui expliquerai ce qui m'est arrivé. Quand elle répondra on décidera si et quand on y ira. C'est d'accord ?"
"Oui, bien sûr, c'est d'accord."
Ils partirent de la banque.
"Je suis plutôt confortablement installé. Avec tout ce que j'ai appris posséder je pourrais presque vivre de mes rentes. L'idée de retourner travailler à la banque ne m'attire pas beaucoup. Je n'ai pas envie de travailler avec des gens qui se souviennent de mon passé, qui savent sur moi des choses que j'ignore."
"Je te comprends. Mais pour ça il te suffit de demander une mutation. Un nouvel endroit où personne ne te connaît."
"Non, pas pour l'instant en tout cas. Surtout que mon congé maladie est prolongé d'encore trois mois."
"Mais tu ne t'ennuies pas, comme ça, à rien faire sinon penser toute la journée..."
"Si, un peu. mais en fait je ne m'ennuie que quand tu n'es pas là. Mais tu perds déjà bien trop de ton temps pour moi. Tu devrais t'occuper un peu moins de moi et un peu plus de tes études dont je te détourne. Je me sens égoïste..."
"Et bien... je pourrais venir réviser chez toi, quelques fois..."
"Oui, en voilà une bonne idée."
Ainsi Nicolas apporta-t-il peu à peu ses livres chez Gilberto et il se mit à travailler chez son ami. De temps en temps il faisait une pause, Gilberto lui préparait un café, ils bavardaient un peu, puis Nicolas se remettait au travail.
Céline répondit à la lettre qu'ils lui avaient envoyée. Elle se disait navrée de ce qui était arrivé à Gilberto et elle les attendait. Elle donnait son numéro de téléphone et les priait juste de les avertir deux jours avant de venir pour qu'elle puisse s'organiser. Elle disait avoir une chambre où ils pourraient sans problème dormir tous les deux. Elle avait aussi mis une photo d'elle dans sa lettre. C'était une femme dans les quarante ans, plutôt belle, fine et au regard direct et souriant, sympathique.
Ainsi le premier mai, après l'avoir appelée, ils prirent le train pour Lyon. Elle les attendait à la gare.
"Gilbert, quel plaisir ! Et ce doit être Nicolas... Bienvenue. Ne t'en fais pas Gilbert, si tu ne te souviens de rien. Nous aurons le temps d'en parler. Pour l'instant sache que je suis contente, très contente de te voir et que je te trouve plus enchanteur que jamais. Je te vois serein, comme tu ne l'étais pas la dernière fois que nous nous sommes vus, et ça c'est très bien."
"C'était quand ?"
"A peu près un mois avant ton accident, selon ce que tu m'as écrit. Tu étais venu me voir."
"C'est à cette occasion que tu m'as offert le livre des comédies de Molière ?"
"Non, ça je te l'ai donné il y a plus d'un an."
"Tu dis que je n'étais pas serein la dernière fois qu'on s'est vus... Tu sais pourquoi ?"
"Oui, je le sais. Nous en reparlerons. J'ai demandé à mon éditeur une semaine de congés, comme ça on pourra rester ensemble, tranquillement."
"Tu écris ?"
"Non, je fais des illustrations. Nous voilà arrivés : c'est chez moi. Entrez, je vous en prie. Toi, Gilbert, tu t'es toujours senti chez toi, ici... Si tu peux, fais-le encore. Voilà, là c'est la chambre où tu as toujours dormi. Vous voyez, il y a de la place pour deux. A présent, posez vos valises et si vous voulez prendre une douche, la salle de bain est là. Puis venez par là, je vous ferai un bon café à l'italienne."
Nicolas regarda le vieux grand lit à une place et demie et pensa, avec un frisson de plaisir et de crainte, qu'il allait dormir à côté de Gilberto. Ce dernier ne sembla même pas s'arrêter sur la question. Pendant qu Gilberto était à la salle de bain, Nicolas essaya le lit puis s'assit sur le bord, songeur.
Arriverait-il à dormir à côté de l'homme qui l'attirait tant, sans se trahir ? Il allait le voir, pour la première fois, se déshabiller devant lui : comment réagirait-il ? Pourrait-il cacher l'excitation qui allait certainement s'emparer de lui ? Rien qu'à ces pensées Nicolas sentait déjà son sexe durcir et presser sous son pantalon... pour l'instant, habillé, ça ne se voyait pas, mais quand il devrait se déshabiller et aller se coucher...
Gilberto revint et Nicolas alla tout de suite à la salle de bains. Il se masturba pour alléger la tension qu'il sentait monter en lui. Il se dit que c'était peut-être la solution : avant d'aller se coucher, avant de se déshabiller, il n'avait peut-être qu'à se masturber...
Céline les attendait au séjour. Elle leur offrit des chocolats et un café.
Puis, avec un large sourire, elle dit : "Je crois, Gilbert, que tu as mille questions à me poser..."
"Oui et non..."
"Tu n'essaies pas de reconstruire ton passé ?"
"Non, pas vraiment. Mais à certains papiers que j'ai trouvés, j'ai pensé que tu devais être quelqu'un de très important pour moi, alors j'ai décidé de faire une exception pour toi."
"Et découvrir si, à quel point et pourquoi j'étais importante pour toi ?"
"Tout à fait."
"Je ne suis pas étonnée que tu ne te livres pas à une recherche frénétique de ton passé. Tu répétais sans cesse que le passé ne compte pas, qu'il n'existe que dans les souvenirs. Et que le passé de nos souvenirs n'est pas le vrai passé, mais celui que nous nous sommes reconstruit à notre façon..."
"Ça m'a l'air exact."
"Je... je ne trouve pas que tu aies changé, Gilbert."
"C'est à dire ?"
"Tu m'as prévenue dans ta lettre de ton amnésie. Bien. Je te trouve plus serein que la dernière fois, comme j'ai dit. A part ça je sens en toi, je vois dans tes yeux, dans ton sourire, le Gilbert de toujours, crois-moi. Et ce n'est pas que l'affection que j'ai pour toi qui me le fait dire."
"L'affection. Moi... c'est comme si je ne te connaissais pas, comme si je te voyais pour la première fois. Mais...tu me plais."
"Je t'ai toujours plu, depuis le jour où on s'est rencontrés, il y a sept ans. Oh non, ne pense pas à ça, entre toi et moi il n'y a jamais rien eu de physique. Je te le dis tout cru, au cas où tu te le demanderais. L'affection qui nous a liés jusque là a toujours été sur un autre niveau. C'est une très forte affection, comme entre un frère et une sœur qui s'aiment vraiment beaucoup."
"Pourquoi étais-je triste, la dernière fois qu'on s'est vus ?"
"Tu veux que j'en parle tout de suite ?"
"Comme tu voudras. En fait je ne suis pas venu à la recherche de mon passé, mais juste pour te re-connaître. Si tu crois qu'il est bon que je sache certaines choses, dis-les moi, sinon, non."
"Très bien, c'est ce que je ferai. Mais... il y a des questions que je voudrais te poser."
"Du genre ?"
"Quel effet ça te fait de n'avoir aucun passé auquel te référer ?"
"Pour l'instant, aucun effet spécial. Je dois encore m'habituer à ce corps, par moments. Je veux dire que je me regarde dans le miroir et je crois voir un autre dont on me dit que c'est moi. Ce n'est pas que je me trouve mal, dans ce corps. Je... l'occupe avec grande désinvolture, si tu vois ce que je veux dire. Mais par exemple, l'autre jour j'ai découvert avoir une dent plombée, je ne le savais pas et ça m'a fait un drôle d'effet. J'ai regardé si j'avais une cicatrice d'appendicite, je n'en ai pas... Tu vois ce que je veux dire ?"
"Oui, j'imagine. Tu as toujours pris grand soin de ton corps. Pour toi, il a toujours été une partie importante de toi."
"Je suis narcissique ?"
"Non, absolument pas. Mais pas négligé non plus. Tu as toujours pris grand soin de tout ce qui t'appartient, tout simplement. Et tu as aussi toujours eu une grande attention pour les autres. Surtout pour ceux dont tu te sens le plus proche."
"Dans le livre que tu m'as offert il y a un an, il y a une phrase soulignée qui disait : parfois il aime sans s'en rendre compte. C'est toi qui l'as soulignée, ou moi ?"
"Non, c'est moi qui l'ai soulignée."
"Et... tu pensais à moi ?"
"Oui, bien sûr que je pensais à toi."
"Et qui aimais-je sans m'en rendre compte ?"
"Quelqu'un avec qui tu es venu me voir."
"Nous en avons parlé ?"
"Non, ça ne m'avait pas semblé opportun. Mais je l'avais senti et c'était comme un signe que j'ai pensé t'envoyer."
"Et cette personne... m'aimait ?"
"Je le crois, mais elle s'en rendait encore moins compte que toi, pour ce que j'en sais."
"Deux personnes peuvent-elles s'aimer sans s'en rendre compte ?"
"Ça arrive, parfois. Surtout quand des facteurs externes nous empêchent de regarder en nous. Nous sommes des animaux très compliqués, les humains, mon cher Gilbert."
"Je ne me sens pas du tout compliqué."
"Peut-être parce qu'avec la mémoire tu as perdu tous les préjugés que nous imposent la civilisation et la culture. Ou au moins, tu en as perdu une partie. Par exemple tu te souviens parfaitement du français, qui n'est pas ta langue maternelle, et tu te souviens aussi de toutes les conventions sociales."
"Mais j'ai oublié tout ce qui concerne personnellement ma vie passée, tout, même les choses les plus banales. Par contre je me rappelle de tout ce que j'ai appris à l'école, tout ce que j'ai appris dans ma vie mais qui ne me concerne pas directement. C'est étrange, non ?"
"Je n'y connais rien en médecine, et encore moins en psychologie, mais il paraît que ça arrive. Mais nous oublions ce pauvre Nicolas... Depuis qu'il est là, il n'a pas dit un seul mot..."
"Je suis fasciné par votre conversation, ne vous en faites pas pour moi. Je ne me sens pas du tout mis à l'écart."
"Ce que j'admire beaucoup chez Nicolas, c'est sa capacité à m'accepter tel que je suis. Tous les autres que j'ai rencontrés ont l'air anxieux de retrouver en moi le Gilberto d'avant, et déçus de ne pas le trouver. On dirait presque qu'ils me reprochent, me rendent coupable d'avoir perdu la mémoire."
"Et bien, je t'ai connu comme ça, je ne t'ai pas connu avant, alors je n'ai pas un grand mérite." dit Nicolas avec un sourire.
"Oh, ça n'a rien à voir, crois-moi, Nicolas. Bien des gens, quand ils rencontrent quelqu'un, cherchent aussitôt à fouiller son passé, à savoir qui il était, comment il était, avant." lui dit Céline.
"Oui, je suis peut-être bien aussi un peu comme ça. Mais je sais aussi que Gil a une amnésie, alors j'essaie juste de lui foutre la paix. Pour moi Gil est ce qu'il est aujourd'hui, maintenant, ou du moins quand il m'a doublé dans ce virage et est allé se planter dans ce pré. Pour moi, Gil est apparu à cet instant précis. Avant, tout simplement, il n'existait pas."
"Oui, ça se tient. Mais en général celui qui est très attaché à son passé regarde avec quelque suspicion celui qui, comme Gilbert, n'a plus de passé. A l'évidence, Nicolas, toi tu n'es pas très attaché à ton passé."
"Et toi, Céline ?" lui demanda Nicolas.
"Moi ? Pas particulièrement."
"Je ne sais pas si je me suis vraiment libéré de mon passé." dit Nicolas. "En fait certaines expériences passées me conditionnent lourdement. Certaines expériences, certaines peurs trouvent sans doute leurs racines dans mon passé. Le Nicolas que je suis aujourd'hui vient du Nicolas d'hier et d'avant-hier."
"C'est certain, tout comme je viens de mon père et de ma mère, mais je suis différente d'eux. On vient tous de ce qui nous a fait, mais à chaque instant une nouvelle personne doit affronter un jour différent, un monde différent. C'est ça, vivre. L'expérience est utile, c'est sûr, mais elle ne doit pas tout conditionner. Si hier, en traversant la rue, je me suis fait renverser par une voiture, je ne dois pas pour autant ne plus la traverser."
"Mais tu feras un peu plus attention qu'hier, non ?" dit Nicolas.
"Oui, au moins les premiers jours. Mais je sais qu'il serait absurde de trop m'en faire... Peut-être que je vais faire très attention aux autos et qu'une tuile me tombera sur la tête. Enfin, je veux dire que je refuse de renoncer à traverser la rue juste parce qu'hier ça a mal tourné. Je refuse de vivre dans la peur que survienne encore quelque chose d'imprévisible."
"Mais on dit que chat échaudé craint l'eau froide." insista Nicolas.
"Mais nous ne sommes pas des chats !" dit Céline en riant.
Ils bavardèrent encore, puis Céline prépara le dîner et, plus tard, ils allèrent se coucher.
Nicolas alla à la salle de bain et se masturba comme il se l'était promis, puis il se lava et passa un pyjama et retourna dans la chambre. Gilberto alla à son tour à la salle de bain et peu après il revint, lui aussi en pyjama, et se glissa sous les draps à côté de Nicolas. Le garçon sentit la tiédeur du corps qui effleurait à peine le sien et, malgré tout, il banda immédiatement.
"Elle est très sympathique, Céline, tu ne trouves pas ?"
"Si, Gil, elle me plait."
"Je suis content d'être venu la rencontrer... ou la connaître de nouveau. Et... je suis aussi content que ça nous permette de dormir ensemble, de pouvoir m'endormir en parlant avec toi. J'en avais envie..."
Nicolas, troublé, ne répondit pas.
Gilberto continua : "Je suis très bien avec toi, Nicolas. Je sais que je te l'ai déjà dit, mais je crois important que tu ne l'oublies pas." dit-il, puis il rigola et ajouta : "Tu vois, même pour moi la mémoire n'est pas aussi peu importante que je l'affirme. Je me moque de me souvenir à nouveau de choses dont je n'ai plus mémoire, dont je ne sais pas si elles sont bonnes ou mauvaises. Mais je tiens à me rappeler de ce que je sais être beau, comme t'avoir rencontré, toi."
Nicolas était de plus en plus troublé mais il répondit, en tâchant de garder un ton normal : "Bien sûr. Moi aussi je suis très content de t'avoir rencontré... Et d'être ici à côté de toi, maintenant."
"Oui. Céline dit que j'ai déjà été ici avec quelqu'un, avant. Qui cela peut-il être ? Quelqu'un que j'aimais sans m'en rendre compte et qui m'aimait sans le savoir. Silvia, peut-être ? Non... je ne crois pas ça possible."
"Demande-le-lui."
"Non. Si elle pense que c'est opportun, elle me le dira."
"Mais tu n'es pas curieux ?"
"Non... ou juste un peu, mais très peu. Hier n'est plus, il n'y a qu'aujourd'hui. Et aujourd'hui c'est toi qui es ici avec moi, réel, tangible, pas un simple souvenir. Je sens la chaleur de ton corps et ça me plait."
"Gil."
"Oui ?"
"Rien."
"Quoi, rien ?"
"J'avais juste envie de dire ton nom." répondit Nicolas, il mentait.
En fait il avait été sur le point de lui demander ce qu'il éprouvait à être là, avec lui, si proche, mais il n'en eut pas le courage.
"Demain Céline veut nous emmener visiter la ville." dit Gilberto.
"Oui, c'est gentil."
"Nicolas ?"
"Oui ?"
"Je suis content d'avoir perdu la mémoire."
"Content ?"
"Oui, je crois que si ça n'avait pas été le cas, jamais on ne serait devenus amis."
"Oh, ce n'est pas dit."
"Ce n'est pas dit, mais ça s'est passé comme ça et j'en suis content. En ce moment, je me sens bien, à côté d'un vrai ami, chez une personne charmante avec qui je crois que je pourrai devenir ami. Je me sens vraiment bien, oui."
"Moi aussi, je me sens très bien, Gil."
Le sommeil les prit alors qu'ils bavardaient encore à voix basse.
Nicolas se réveilla au milieu de la nuit. Il sentait le corps de Gilberto appuyé contre le sien et cela l'excitait terriblement. Il se redressa un peu sur un coude et le regarda dormir. Le visage de Gilberto, éclairé par la lumière de la lune qui entrait par la fenêtre, était serein et très beau. Nicolas ressentit très fort l'impulsion de l'embrasser, il se pencha pour effleurer les lèvres de son ami et il y posa un très léger baiser. Ce dernier ne réagit pas le moins du monde. Nicolas dut livrer un véritable combat contre lui-même pour ne pas le serrer dans ses bras, pour ne pas le réveiller sous une pluie de baisers, pour ne pas lui crier tout son désir.
Il s'étendit de nouveau, le cœur au bord des lèvres, et son sang pulsait violemment dans ses veines avec un bruit fort et sourd. Il se sentit gagné par des vagues de chaleur comme s'il était victime d'une forte fièvre. Il peina à se rendormir, mais il finit par retourner au monde des rêves.